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Les scandales de la République

Le Rainbow Warrior

Le Rainbow Warrior
L'histoire que je vais vous raconter ressemble à première vue à un fait divers, mais un fait divers qui en dit long sur la raison d'État, la déraison du nucléaire et les mensonges des puissants.

Nous sommes le 10 juillet 1985, dans le port d’Auckland. Ce jour-là, le nom d’un bateau est sur toutes les lèvres : le Rainbow Warrior. Il est la propriété de l’organisation écologique Greenpeace. Dans sa catégorie, c’est un bateau d’exception, un champion de la cause environnementale, un bateau de conviction qui n’a peur de rien : ni des baleiniers, ni des chasseurs de phoques gris, ni des pollueurs à grande échelle de nos océans. Sa prochaine mission est à la mesure du courage de son équipage : aller perturber les essais nucléaires français dans le Pacifique Sud. Mais, soudain, à 23h50, une première explosion retentit dans le port d’Auckland, puis une deuxième beaucoup plus forte, qui éventre la coque du Rainbow Warrior et fait une victime, un photographe.

C’est bien sûr à la police criminelle d’Auckland que l’on confie l’affaire. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que l'enquête va très vite progresser.

Quelques heures après la double explosion, un couple, les époux Turenge, est arrêté à l’aéroport d’Auckland au moment où il remet les clés d’une camionnette de location. La plaque d’immatriculation correspond à celle d’un véhicule qui a été vu sur les lieux de l’attentat. Pour ne rien arranger, le couple présente des passeports suisses. Ce sont des faux et le couple en réalité n’est pas suisse, mais français.

L'enquête fait deux pas supplémentaires après la découverte, près du lieu de l’attentat, d’un bateau pneumatique de marque française et d’une bouteille de plongée. Seule l’armée française utilise ce type de bouteille de plongée.

Et quelle n’est pas la surprise des policiers lorsqu’ils retrouvent sur le bateau pneumatique les empreintes du couple arrêté à l’aéroport ! Pour les policiers, c’est une évidence : le couple s’est servi d’une camionnette pour transférer le matériel nécessaire à l’attentat dans un canot pneumatique, piloté par des nageurs de combat.

Au même moment, en France, la presse suit l’affaire de près. Elle mène ses propres investigations pour faire éclater la vérité. Très vite, elle suspecte l’implication des services secrets dans l’attentat et donc du gouvernement de François Mitterrand.

Au sommet de l’État, on suit aussi l'affaire de près, mais pour des raisons bien différentes. Car, bien sûr, on sait qui a fait quoi : c’est là que l’opération s’est décidée.

Mais comment avouer à l’opinion publique qu’un pouvoir de gauche a commandité une opération terroriste contre une organisation pacifique dans laquelle un innocent a perdu la vie, de surcroît sur le sol d’un pays ami ? C'est inavouable.

Alors le pouvoir va mettre en place une véritable stratégie du mensonge. Charles Hernu, le ministre des Armées, affirme à qui veut bien l’entendre que les services secrets n’ont rien à voir avec cette affaire. Et surtout, les cabinets des différents ministères vont savamment relayer de fausses informations pour brouiller les pistes et embourber l’affaire.

Entre vérité et mensonge, s’engage un véritable bras de fer. Il va durer plusieurs semaines, jusqu’à ce que la presse d’investigation révèle le véritable nom des époux Turenge, arrêtés à l'aéroport. En réalité, ils s’appellent Dominique Prieur et Alain Mafart. Tous les deux appartiennent au bras armé des services secrets français.

Voilà des révélations bien embarrassantes pour le pouvoir. François Mitterrand n’a plus le choix : pour couper court aux spéculations, il ordonne à Laurent Fabius, le Premier ministre, de diligenter une enquête. Les conclusions de l’enquête sont sans équivoque. Elles mettent tout le monde hors de cause : les services secrets, le gouvernement, les faux époux Turenge. Ces derniers, d'après le rapport, étaient en Nouvelle-Zélande pour une simple mission de surveillance.

Personne n’est convaincu par ces conclusions. Et surtout pas la presse qui sait que, lorsque la raison d’État est en jeu, on ne saurait croire un pouvoir sur parole. Elle continue donc ses investigations. Et c’est le 17 septembre 1985 que ses soupçons vont se transformer en certitudes. Ce jour-là, le journal Le Monde indique que le Rainbow Warrior a été coulé par une troisième équipe de nageurs de combat. La source est sûre, puisqu’il s’agit d’un des membres du gouvernement. Personne jusqu’à présent ne soupçonnait l’existence de cette troisième équipe. Le faux couple n’était qu’un intermédiaire entre les marins du bateau pneumatique chargés de convoyer les explosifs et un commando de nageurs de combat.

Sous la pression de ces révélations, le pouvoir vacille. Et comme souvent en pareil cas, des têtes tombent. Deux personnages clés de cette affaire sont limogés : Charles Hernu, le ministre des Armées, et Pierre Lacoste, le chef des services secrets. Le Premier ministre prend alors la parole devant la nation pour reconnaître officiellement la responsabilité des services secrets français. Il n’a pas un mot pour la victime, le photographe de Greenpeace. Les excuses viendront plus tard, mais sous la contrainte de l’arbitrage de L’ONU.

L’affaire du Rainbow Warrior n’a pas changé la face du monde, juste tourné en ridicule les services secrets français et créé un déficit d’image de la France à l international. Mais c’est une affaire qui soulève des questions sur le pouvoir, la raison d’État, les mensonges des puissants, mensonges au nom desquels un pays se place au-dessus des lois quand la situation l’exige. C’est aussi une faute morale, car dans cette affaire un innocent est mort. Qui lui a rendu justice ? Les faux époux Turenge seront bien condamnés mais à une peine qu’ils n’effectueront pas. Les autres protagonistes de l’affaire ne seront même pas poursuivis.

Et puis, c’est aussi un déni de démocratie en bonne et due forme. Car après le limogeage du ministre des Armées, une commission d’enquête aurait dû être créée. C’est le fonctionnement normal d’une démocratie : savoir est un droit. Mais là, non, c’est le silence total, comme si l'on avait voulu mettre le couvercle sur cette affaire. Une commission indépendante aurait sûrement permis de remonter à celui qui avait donné son feu vert : François Mitterrand. En effet, les 400 000 euros qu’a coûté l’opération proviennent des fonds spéciaux de l’Élysée. Ils ne peuvent avoir été débloqués sans l’accord du chef d’état-major particulier du président. Peut-être François Mitterrand ne connaissait-il pas tous les détails de l’opération lancée contre le Rainbow Warrior, mais il a donné son aval.

L’histoire retiendra que François Mitterrand n'a reculé devant rien pour procéder à des essais nucléaires. Il est d’ailleurs le président qui en a fait le plus durant son septennat. Hélas, les conséquences sanitaires en Polynésie sont là pour le rappeler. Mais l’histoire retiendra aussi que le Rainbow Warrior, dans une deuxième vie, continue son combat écologique. Dans la magnifique baie où il repose, son épave s’est transformée en un écosystème marin recouvert de coraux, qui est devenu un lieu de tranquillité pour de nombreuses espèces de poissons.

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